« Détails et retailles : conversation sonore avec Jazz de Matisse » de Claudia Jane Scccaro

La compositrice Claudia Jane Scroccaro
© Kristijonas Naslenas
S’inscrivant dans la lignée des artistes ayant œuvré à la création d’environnements musicaux pour des espaces d’exposition, Claudia Jane Scroccaro s’attèle à un morceau de choix : la série « Jazz », présentée dans le cadre de l’exposition « Matisse. 1941 – 1954 » sous la férule de la commissaire Claudine Grammont, au Grand Palais. Un défi de taille (et retailles), que la compositrice italienne relève avec audace, en transposant les outils imaginés par le peintre à la composition musicale.
Transposer le geste de Matisse
« Quand on m’a proposé le projet, je n’ai pas hésité un instant », se souvient Claudia Jane Scroccaro. « Je suis fan de Matisse depuis toujours. Parmi toutes ses œuvres, les collages réunis au sein du livre d’artiste Jazz m’ont paru les plus proches de mes préoccupations. Sans doute parce que, avant d’entamer mon parcours académique, mes premiers contacts avec la musique – alors autodidactes, intuitifs et immatures – se sont faits à travers le jazz et la musique pop. Rien que pour l’immense honneur d’avoir pu manipuler moi-même les planches, apprécier leurs dimensions et textures, et suivre des yeux les arabesques du crayon de Matisse, ce projet a été une expérience unique. Le texte du livre est fascinant, à la fois par son contenu, sa graphie et les petites figures qui le rythment. Contempler tout cela de près change l’appréhension de l’œuvre, surtout quand on sait que Matisse était alors déjà malade. »
La maladie, et les opérations subséquentes, l’ayant alors rendu incapable de peindre et créer comme il l’avait toujours fait, Matisse développe en effet pour Jazz de nouvelles techniques : il compose chaque planche avec des formes découpées dans des papiers colorés à la gouache – le artiste en studio ciseau prenant le relais du fusain ou du pinceau –, et c’est exactement ce geste que Claudia Jane Scroccaro reproduit musicalement, et auquel le titre fait référence : Détails et retailles.
“L’enjeu n’est pas stylistique mais processuel : il ne s’agit pas de produire une 'musique jazz', mais de transposer, dans le domaine sonore, le geste même de Matisse – sa manière de générer des figures, de les découper, de les remettre en jeu et de les faire dialoguer. ”
Claudia Jane Scroccaro
Compositrice
Ce n’est pas la première fois que la compositrice s’inspire d’une autre discipline pour enrichir sa boîte à outils compositionnelle. Pour I sing the body electric, le poème éponyme de Walt Whitman lui avait inspiré la dramaturgie musicale de la pièce. Plus récemment, elle a interrogé dans Faro le concept de portrait tel que permis par le média musique. Avec Jazz, l’exercice est à la fois simplifié et enrichi par l’imaginaire même de la série de Matisse qu’elle doit accompagner : le peintre a trouvé dans l’énergie du rythme et de l’improvisation, à la fois immédiate et travaillée, l’état d’esprit qu’il voulait insuffler à ses découpes et collages.

I sing the body electric (2020)
par Claudia Jane Scroccaro, enregistré en 2022
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Accompagner la visite
« Si je ne pratique pas le jazz, voilà bien longtemps que j’essaie d’en détourner divers éléments dans ma musique – le groove, les harmonies… » raconte Claudia Jane Scroccaro. « Ce projet m’a permis de travailler avec des interprètes de musique improvisée. J’ai convié le batteur Janco Boy Bystron, le trompettiste Timothée Quost et le guitariste électrique Marco Fiorini, également chercheur à l’Ircam, en studio pour des « Matisse Sessions ».
Claudia Jane Scroccaro au Grand PalaisCe furent six journées intenses d’improvisations enregistrées, ensemble ou séparément, à partir de fragments de partitions ou de lead sheets de ma composition. Ces esquisses m’avaient été inspirées par des détails de planches de Matisse, dans un mélange d’intuition et de formalisation (avec OpenMusic notamment) – sans aucune espèce d’évidence ou d’illustration sonore. Certaines planches ont été particulièrement structurantes pour mon imaginaire, notamment Le clown, Icare, Le toboggan, Les Codomas, et Le cow-boy, pour lequel j’ai imaginé une boucle qui donne un sentiment d’accélération/décélération, avec des ajouts et retraits de matériau, en écho aux mouvements du lasso. Une autre planche, Le destin, m’a marquée, sa charge symbolique m’évoquant le « destin qui frappe à la porte », de la Symphonie n°5 de Beethoven – en résonance aussi avec la maladie de Matisse. »
« Les musiciens se sont appropriés ces gestes, et ont improvisé autour pour créer de nouvelles figures, parfois en interaction avec les autres. Je les ai enregistrées à différentes vitesses, comme Matisse pouvait redécouper une même figure à plusieurs échelles. Par la suite, j’ai appliqué à ces improvisations enregistrées divers traitements informatiques (synthèse croisée, boucles, etc.). Tout en utilisant des teintes très marquées – à l’instar des papiers colorés de Matisse –, j’ai accordé une grande attention à ce que, prises isolément, ces figures présentent des similitudes (par leurs principes rythmiques par exemple) afin de créer des relations entre les musiques accompagnant deux planches présentant des textures similaires. »
Le travail de composition de Claudia Jane Scroccaro a par la suite repris son sens étymologique de « poser ensemble » toutes ces figures, exactement comme Matisse avant elle. « D’abord, il a fallu créer la grande forme – qui correspond à la feuille blanche, l’arrière-plan –, sur laquelle j’ai ensuite collé la matière découpée – assez intuitivement, par essais et erreurs. » Cette étape a également supposé d’imaginer la manière dont la musique peut accompagner la visite, en cohérence avec l’architecture et l’acoustique de la salle d’exposition.
« J’ai pensé deux espaces d’écoute. Le premier est plus libre, l’écoute y est plus distante, moins activement sollicitée, afin d’accueillir le public sans le saturer. Diffusée via une couronne de huit haut-parleurs, cette forme globale de vingt-cinq minutes structure l’espace, tout en laissant la variation et le contrepoint s’épanouir. Après avoir contemplé les planches de loin, ce n’est que lorsque le public s’approche que je peux lui offrir une autre expérience : celle du détail. Pour six planches parmi les vingt de la série, nous avons placé un haut-parleur de contact à même le bois de la vitrine, qui diffuse un discours plus développé, mettant l’accent sur l’identité de la planche en question, de manière parfaitement articulée avec la forme globale. »
Extraits de la création

Extrait n°1
par Claudia Jane Scroccaro, enregistré en 2026
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Extrait n°2
par Claudia Jane Scroccaro, enregistré en 2026
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